Parole d’expert (confiné) : Sophian Fanen

Chaque mois retrouvez nos interviews d’experts pour vous éclairer sur les tendances du numérique et de l’audio. 

Depuis la mise en place du confinement, les habitudes quotidiennes sont bouleversées et une nouvelle routine s’est installée, entraînant des changements des comportements des auditeurs, la transformation des modes d’écoute… Alors, à quoi ressemble le paysage audio en cette période de crise ? Suite à son article « Confinement: le streaming musical testé négatif » nous avons souhaité faire un petit tour d’horizon avec Sophian Fanen, expert de l’industrie musicale, journaliste pour LesJours.fr et auteur de Boulevard du stream (Du mp3 à Deezer, la musique libérée), édité au Castor Astral. 

Sophian Fanen, crédit Pierre Morel pour Les Jours

Avec la mise en place du confinement, quels changements marquants avez-vous observé dans les comportements d’écoute sur les plateformes de streaming musical ?  

On observe un ralentissement des écoutes sur les plateformes de streaming. Ce phénomène n’est pas surprenant car la musique sur ces plateformes accompagne avant toute chose la vie et les mouvements de la vie. Ces mouvements ayant en partie disparus, une partie du temps d’écoute a disparu de ces plateformes pour se reporter sur les chaînes et radios d’information. Il semble globalement que le temps soit plutôt consacré aux jeux vidéo, à la famille, au télétravail, aux visioconférences, ou encore à la lecture, même si ces activités sont plus difficiles à jauger pour le moment.

Outre ce ralentissement des écoutes, on note un autre changement intéressant sur les plateformes : les déplacements des écoutes de la “nouveauté” vers le “back catalogue”, c’est à dire ce qui a plus de 3 ans. Les auditeurs ont tendance à se détourner de la nouveauté musicale pour préférer les “valeurs sures”. On note une vraie envie de confort musical plutôt que de découverte de quelque chose de fondamentalement nouveau, même si ce changement s’explique aussi par l’écoute devenue familiale et par le fait qu’il y ait moins de sorties de nouveautés.

Il ne semble pas qu’un même ralentissement ait lieu pour les autres formats audio, comme les podcasts. Comment l’expliquer ? 

Les plateformes indiquent en effet que les podcasts ont au contraire connu une augmentation des écoutes, à l’image des radios de flux. L’audio parlé, tourné vers l’information, a profité du confinement. Tous les contenus liés à la crise ou aux questions de santé ont capté une partie de l’écoute avant dédiée à la musique. Inversement, selon des chiffres américains, les podcasts éloignés de l’information (comme les histoires) se sont effondrés. La priorité a clairement été donnée à l’information.  

Quelles ont été les stratégies des plateformes de streaming musical face à la crise ?  

Au niveau de leur ergonomie, les plateformes de streaming insistent moins sur les playlists de nouveautés (hit du moment, top rap…). Le streaming est une culture de la nouveauté, de la réussite et du volume d’écoutes mais cela est en partie annulé par le confinement et les plateformes mettent en avant des playlists pour travailler, cuisiner ou prendre l’apéro, de “Mood” pour la maison (“chill”, “piano cool”). Les playlists soul, souvent douces, reprenant les grands classiques du jazz et des musiques instrumentales, agréables à écouter en fond, sont également mises en avant, sans oublier les playlists « On reste à la Maison », conçues par exemple par Deezer.

On s’aperçoit que la crise a généré de nouveaux formats comme les concerts et les festivals confinés, pensez-vous que ces nouveaux formats vont devenir un standard ? 

Pour l’instant, c’est une réponse largement improvisée de la part des artistes eux-mêmes. Un canal direct s’est créé entre les artistes et les fans. Il y a un côté premier degré, touchant et rassurant, on a par exemple pu voir Stephan Eicher chanter dans sa cuisine. Il y a eu un démontage, une mise entre parenthèse du spectacle musical – aujourd’hui devenu très maîtrisé, mis en scène graphiquement et dirigé artistiquement – pour une forme brute de décoffrage, simple, humaine. C’est antinomique avec le spectacle et la performance que l’on attend pour certains artistes comme Beyoncé. 

Ce qui est intéressant, c’est que ce moment anticipe un mouvement de réflexion qui était encore assez naissant avant la crise autour de l’urgence climatique et la fréquence des déplacements des artistes ou des Dj’s. Si l’on ne peut plus se déplacer autant que l’on veut – que cela soit pour une raison écologique ou en raison du confinement – il faut repenser la relation aux fans, voir si l’on peut créer une relation par écrans interposés. En termes d’intérêt pour le fan, cela peut être pertinent de voir un vrai show d’artiste en vidéo. Une économie peut s’inventer, il y a déjà des tentatives de monétisation, à partir de concerts sur des plateformes comme Instagram, notamment pour des associations. Le concert de Travis Scott sur Fortnite est un bel exemple. Les 10 minutes de concert ont été un vrai show incroyable pour cet artiste grand public. 

Le concert de Travis Scott sur Fortnite

Plus généralement, comment imaginez-vous le futur de l’audio après la crise ?  

C’est la grande question qui traverse tous les sujets de la presse. La mutation de l’audio n’est pas achevée et ne sera pas achevée par la crise, tout comme la mutation vers le streaming audio ou la pénétration des assistants vocaux, qui font partie d’un mouvement en cours qui recompose le spectre de l’audio.

La crise ne changera rien fondamentalement mais l’impact sera durable sur la consommation de l’audio si le télétravail perdure. Avec les changements des comportements, il faut que les acteurs se réorganisent et proposent des contenus différents prenant en compte les timings et les nouvelles attentes du public. Les stratégies relatives au temps de transport par exemple doivent être revues, il faut aller chercher les auditeurs à un autre endroit. Cette question de live, de nouvelles relations inventées avec les fans, du télétravail et de ce qui va en rester est à surveiller, car c’est cela qui peut avoir des effets dans les choix de production et un impact sur le modèle économique des plateformes de streaming. 

Par exemple si les concerts ne repartent pas, c’est un problème économique pour le monde de la musique. Il y a un très vaste monde pour qui l’économie de la musique n’est pas le streaming mais les ventes physiques effectuées à la fin des concerts. Le live est devenu un socle majeur, sa suspension fera porter une pression sur les revenus du streaming, pouvant impacter leur modèle et pousser le prix de l’abonnement à la hausse.