Video did not kill the Radio Star

L’histoire de la vidéo à la radio a commencé sur un malentendu. La vidéo allait tuer l’essence et l’esprit de la radio. Ou, comme le chantait les Buggles, dans Video killed the radio star, pictures came and broke your heart. Notons qu’en 1979, les Buggles chantaient la concurrence de la radio par la TV et le magnétoscope. A Radio France, nous avons appris qu’en prenant le problème par le bon bout, la vidéo représentait une chance : parler à un public complémentaire sur les plateformes du web.

Le sujet a originellement été réduit à la question de la radio filmée : capter et diffuser le studio de la radio en train de se faire. Partant, la vidéo a entraîné : une interrogation sur la pertinence éditoriale de filmer un animateur ou un invité en train de parler ; la crainte de perturber le délicat équilibre du média de l’intime qu’est la radio, par l’irruption de l’image (la crainte que l’apparence prenne le pas sur le sens) ; l’impression, à l’inverse, de faire de la sous-TV.

la vidéo est devenue l'une des façons d'écouter la radio sur Internet

  • La vidéo permet à la radio de toucher un public complémentaire sur les plateformes comme Youtube et Facebook.
  • De nombreuses façons de mettre la radio en images existent. La radio filmée n'en est qu'une.
  • En décembre 2016, 33M de sons Radio France ont été écoutés au format vidéo.

Ces réserves, majeures, tournaient toutes autour de la même idée. La radio est, et doit rester, un média du son. C’est ce qui fait sa force, c’est ce qui fait sa sincérité, c’est ce qui fait sa spontanéité, c’est ce qui le rapproche de son public plus qu’un autre médium. A ce sujet, on peut ré-écouter le coup de gueule de François Rollin du 14 octobre 2014 sur France Inter.

Facebook, YouTube et les autres

Pour comprendre la problématique de la vidéo pour la radio, il faut faire un pas de côté et observer les usages. En 10 ans, les plateformes Facebook, YouTube, Snapchat, Instagram, Twitter, Dailymotion sont devenus des lieux incontournables du web. On ne fait pas qu’y passer. On y reste, on y revient, on y passe du temps. Plus il y a de monde et de contenus sur une plateforme, plus la plateforme est utile, et donc plus il y aura de monde et de contenus.

La croissance explosive des smartphones à partir de 2008 (près de 7 français sur 10 sont mobinautes en ce début 2017) a intensifié la fréquentation de ces plateformes, via leurs applications. C’est le cas en particulier de YouTube et Facebook.

YouTube (25,2M de mobinautes en octobre 2016, d’après Médiamétrie) est rapidement devenu synonyme de partage et distribution de vidéos gratuites sur Internet. Facebook (30,5M de mobinautes en octobre 2016) est entré dans le jeu avec l’introduction de la vidéo « native » (la vidéo est hébergée par Facebook). De plus, ces 2 plateformes ont récemment introduit les « live » vidéos.

Les autres plateformes sont importantes, mais sont loin derrière : Twitter (12,8M), Instagram (11M), Snapchat (9,7M), Dailymotion (6,3M). Celles-ci aussi parient sur la vidéo, d’une façon ou d’une autre.

Trouver un public complémentaire pour la radio

Les internautes, c’est-à-dire presque tout le monde, passent un temps de plus en plus important sur ces plateformes. Les médias, quel que soit leur support historique, ont pour la plupart compris qu’il y avait là un risque et une opportunité :

  • le risque de ne plus être fréquenté à la faveur de ces plateformes ;
  • l’opportunité de conquérir des publics nouveaux.

C’est par cette opportunité là qu’est revenue, à Radio France, la question de la vidéo. Les 7 chaînes de Radio France produisent du son. Et, c’est entendu, le son ne trouve pas aujourd’hui sa place en tant que tel sur les plateformes du web. Mais, après tout, une vidéo est aussi un son : pourquoi ne pas s’en servir comme un véhicule de notre production et se donner une chance de toucher le public quand il est utilisateur de Facebook ou YouTube ? Cela permettrait :

  • de toucher nos auditeurs à des moments différents de leurs journées, et peut-être avec des programmes différents de ce qu’ils écoutent habituellement ;
  • de toucher plus fréquemment des auditeurs irréguliers ;
  • de toucher un public qui n’écoute pas les chaînes de Radio France en radio linéaire classique.

Bref : l’enjeu est de permettre à nos programmes de trouver un public complémentaire à celui qui les écoute la radio.

Conviction sur les usages, tâtonnement sur les formats

Transformer un son en vidéo permettrait donc de toucher plus de monde. Mais comment s’y prendre ? Nous avons testé plusieurs voies, acquis des convictions. Dont ces deux-là, majeures. D’une part, les usages de la radio en vidéo sont déjà forts. En 2016, environ 25M de vidéos Radio France auront été visionnées chaque mois, 2,5 fois plus qu’en 2015. D’autre part, nous n’avons pas encore toutes les solutions pour transporter nos sons au format vidéo sur les plateformes.

Le format le plus évident est l’extrait de radio filmée. Filmer un studio n’est pas toujours le plus convaincant d’un point de vue éditorial. Néanmoins, certains moments de radio s’y prêtent plus que d’autres. Ainsi des humoristes (de France Inter, de France Bleu pour Les Chevaliers du Fiel), qui, parfois, choisissent même d’en jouer, comme Sophie Aram et François Morel affublés dans cet exemple d’une perruque blonde.

D’autres moments le méritent, notamment ceux où la radio invite des personnalités à l’antenne, à condition d’éditer ces vidéos pour en extraire les moments importants. Ainsi cette minute extraite des Matins de France Culture avec Emmanuel Macron (le 27 janvier 2016). Certaines chroniques marchent également bien en radio filmée, comme la chasse aux clichés d’Aliette de Laleu sur France Musique (par exemple ce cliché : les percussionnistes sont des paresseux).

Nous avons également testé la mise en dessin de la radio, entre 2015 et 2016, avec la chronique Expliquez-nous de France Info. En voici le résultats sur quelques exemples : l’espérance de vie, la Palme d’or du Festival de Cannes, Palmyre, la consommation de cannabis en France, et tellement d’autres puisque nous en produisions une par jour. Nous avons appris, et validé, une donnée fondamentale : l’écriture radio, pensée pour être intelligible par l’ouïe, peut se transposer assez naturellement sur un autre médium – dans ces exemples – le dessin animé.

Nous avons ainsi ouvert un champ plus large : celui de la mise en image de la radio, ou comment trouver une écriture visuelle s’appuyant sur des photos, des infographies, des cartes, des données, des citations, des dessins, des pictogrammes, et qui traduit, sans le dévoyer, le propos tenu pour la radio. Nous ne sommes certes pas encore matures sur ce champs qui est très vaste. Néanmoins, nous testons beaucoup.

D’un côté, une solution très simple, presque rudimentaire, permettant d’accompagner un son d’une phrase d’accroche et d’une ou plusieurs images, comme dans cet exemple de France Culture.

D’un autre, nous expérimentons une grammaire visuelle nouvelle avec le programme Secrets d’Info, que cette vidéo de France Inter sur les ciseaux à découper l’ADN illustre parfaitement. Dans cas, notre recherche a un but précis : démontrer que, partant de la radio, nous pouvons produire simplement des images qui accompagnent le son, voire même aboutir à une vidéo qui se regarde sans le son. Nous n’en sommes qu’aux tâtonnements, mais nous sommes convaincus que cette voie est la bonne pour des extraits courts aux propos riches.

D’autres formats ont aussi démontré leur richesse et leur potentiel, notamment des live principalement sur Facebook (reprenant la radio, ou même hors antenne comme ces 30 minutes de Nicole Ferroni dans les coulisses des Victoires de la Musique 2016), des best of/zapping, des concerts filmés (comme récemment ce concert à l’auditorium de Radio France ou ce Live à Fip), des reportages filmés, des parodies mises en scène (Willax parodiant Allo de Adèle, sur Mouv), et d’autres encore.

Ce n’est qu’un début

On l’aura compris : nous avons beaucoup testé et nous continuerons. Nous avons beaucoup appris ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Nous avons surtout validé une idée qui n’avait absolument rien d’évident : oui, la vidéo permet à la radio de trouver un public complémentaire. A condition de ne jamais tourner le dos à l’essence radiophonique des programmes.

Dès aujourd’hui, les résultats sont spectaculaires. En décembre 2016, sur 139M d’écoutes de Radio France sur Internet de quelque nature que ce soit, 33M sont des vidéos, presque un quart.

De même que YouTube est devenu une plateforme incontournable pour la musique enregistrée, les plateformes vidéos sont en train de devenir essentielles pour la radio, car le public y passe du temps.

Cette aventure ne fait que commencer.