Ce que Facebook Live apporte à la radio visuelle

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Retours d'expérience sur l'utilisation du Facebook Live

  • Se prémunir contre un réseau fluctuant
  • Mettre en valeur son flux
  • Favoriser l’interactivité
  • Utiliser le push efficacement

Cet été, au milieu d’évènements tumultueux, Erdogan apparaissait sur les TV du monde entier via un appel FaceTime vidéo. Une mise en abîme formidable d’un chef d’Etat encadré par l’écran vertical d’un smartphone et projeté en mondovision.

 

 

 

 

Un coup d’Etat était en cours à Istanbul, et le président turc désirait s’adresser directement à sa population pour s’assurer de son soutien. En vacances dans sa résidence d’été, c’est via la caméra de son iPhone qu’il a rassuré ses partisans, et non par une classique déclaration en conférence de presse ou par un appel téléphonique aux radios nationales.

 

 

La gravité de la situation vient confirmer une tendance lourde du numérique : le moyen de communication le plus efficace est la diffusion d’un flux vidéo en direct sur Internet.

On a pu le vérifier avec l’importance prise début 2016 par Periscope, puis par Facebook Live.

C’est un changement technologique majeur : il est désormais possible de diffuser un direct vidéo depuis un smartphone connecté en 3G aux 1,6 milliards de personnes qui utilisent Facebook. La pellicule qui sépare l’individu du reste de l’humanité s’est considérablement rétrécie ces dernières années et la combinaison du nombre colossal de personnes présentes sur le réseau de Mark Zuckerberg avec cette technologie laisse penser qu’à l’image d’Erdogan cet été, de nombreux moments d’Histoire vont s’écrire de cette façon. Si comme le chantait Gil Scott-Heron, «la révolution ne sera pas télévisée« .

Il y a en revanche fort à parier qu’une révolution soit un jour diffusée en Facebook Live. C’est déjà le cas de la guerre en direct, avec la bataille de Mossoul retransmise en Facebook Live, ou celle d’Alep-Est, diffusée depuis les smartphones des rebelles syriens.

 

 

La guerre retransmise en direct, depuis la première guerre du Golfe et maintenant sur Facebook

La radio et le Facebook Live : Une histoire de flux

Les chiffres fournis par Facebook sont d’ailleurs sans ambages : les lives ont été adoptés très rapidement par les internautes, les marques et les médias. Et ce sont ces derniers qui nous intéressent ici, et plus particulièrement la radio.

Qu’elle soit hertzienne, en grandes ondes ou numérique, la radio a toujours été un média de flux. Certes le podcast a récemment changé la donne, en stabilisant des contenus dans le temps, mais l’actualité brûlante et l’analyse à chaud font partie de l’ADN de la radio. Il y a donc une affinité élective entre le médium radio et les possibilités offertes par le Facebook Live.

En réalité pour nous, professionnels de la radio, le Facebook Live est l’aboutissement d’un long cheminement pour faire exister des directs dans l’espace numérique. Pour saisir l’enjeu du Facebook Live, il faut bien se rendre compte que la vidéo est le format le plus consommé sur Internet et pas le stream audio, pour une raison très simple : le numérique est visuel. Son interface est un écran, et si Facebook a lancé une version uniquement audio de son live (qui pourra s’avérer très utile pour les endroits où la bande-passante est trop faible pour un flux vidéo), le numérique reste quelque chose qu’on regarde, et non qu’on n’écoute.

Facebook Live se situe donc à la conjonction des deux forces majeures du numérique contemporain : le direct et la vidéo.

Reste à savoir quelle utilisation en faire par une radio. Voici ce que nous retirons de notre expérience d’une soixantaine de Facebook Live sur la page de France Inter depuis septembre, voyage en terre inconnue.

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Les bonnes pratiques

  • Se prémunir contre un réseau fluctuant : la principale difficulté technique d’un Facebook Live est la production d’un flux vidéo stable, sans perte et sans problème de désynchronisation entre le flux et l’image. Après quelques déboires avec des logiciels de type OBS et à cause d’un réseau susceptible de saturer, nous avons opté pour une solution dans le cloud. Pour cela, nous avons utilisé l’API de Facebook pour connecter directement nos encodeurs vidéos à l’interface du Facebook Live, ce qui présente l’avantage majeur de profiter d’une connexion parfaitement stable.
  • Mettre en valeur son flux : il est possible d’intégrer en html un Facebook Live, et sa mise en avant est alors possible sur le site internet, ce qui permet de faire dialoguer les différents espaces du web, et poursuit un chantier inauguré (notamment) par l’intégration des tweets dans la restitution des interviews politiques.
  • Favoriser l’interactivité : un Facebook Live est une très bonne façon d’engager l’interactivité entre un média et ses auditeurs sur les réseaux sociaux. Bien utilisé, un call-to-action comme la soumission de questions par les internautes peut générer des interactions vertueuses. Il est recommandé à ce titre d’utiliser l’outil de programmation du live, pour créer à l’avance une publication où les internautes pourront s’inscrire et recevoir une notification. Cela permet d’ouvrir un espace de débat en amont du live.
  • Utiliser le push efficacement : à chaque nouveau direct, Facebook envoie une notification aux fans de la page. C’est un excellent levier pour apporter du trafic, mais il doit être utilisé à bon escient. Facebook prend les 35 premiers caractères de la description, et c’est donc dans cette boîte de dialogue qu’il faut utiliser les éléments les plus incisifs.

 

Les formats

En matière de format, la phrase célèbre de Marshall McLuhan «le médium est le message” fait loi ici et les contenus qui fonctionnent le mieux sont ceux dédiés à Facebook et conçus comme tels. Ces formats nécessitent cependant des productions particulières, et sont en conséquence moins nombreux que le contenu naturel d’une radio sur Facebook Live : la diffusion de contenus d’antenne, filmés par les caméras du studio.

Petit aparté sur la vidéo en studio. Elle s’est démocratisée pour les radios au début des années 2010, et si les résistances étaient nombreuses au début, il ne fait désormais plus de doute que la radio filmée a bien sa place dans l’offre d’une radio moderne. A France Inter, trois studios sont équipés d’une régie vidéo et ce sont quotidiennement une dizaine d’heures qui sont filmées.

Il est important de noter que l’offre de direct vidéo pré-existait à l’avènement de Facebook Live, et que c’est donc une évolution logique, inscrite dans la stratégie d’entreprise depuis plusieurs années.

 

Si France Inter diffuse un flux vidéo 24/24h, le Facebook Live n’a pas vocation à se substituer à un direct continu, mais doit au contraire souligner des moments d’antenne particulièrement forts, tout en donnant à voir la diversité des programmes diffusés par la radio. Deux impératifs président cependant à ces considérations :

      • le contenu de l’objet filmé doit être cohérent, ce qui implique de limiter la diffusion à une émission, une chronique ou à une séquence. Isoler le contenu est la clé. Ceci est d’autant plus important que 66% des vues se font a posteriori du live, et qu’il faut donc que le live une fois terminé se transforme en une publication homogène dans son contenu.
      • la séquence filmée doit être suffisamment longue pour qu’un nombre important de personnes rafraîchissent leurs News Feed et s’arriment au live.

Naturellement, les Facebook Live qui présentent un rapport fort au direct comme les interviews politiques du matin fonctionnent bien, tout comme les « rendez-vous » d’antenne où les auditeurs allument leur poste de radio à une heure très précise, pour écouter une chronique particulière : c’est notamment le cas des humoristes les plus écoutés.

Développer les contenus natifs

Si « le médium est le message », il faut pouvoir développer des formats dont les codes ne viennent pas de la radio, mais du web, et plus précisément de la vidéo sur le web. Quels sont-ils ?

      • D’abord, Internet, dans sa capacité à favoriser le dialogue entre des personnes séparées par un écran, a rendu populaire le Q&A, aussi appelé AMA (pour Ask Me Anything), bref, la réponse à des questions d’internautes, face caméra. Que ce soit les journalistes ou les invités, un tel dispositif est possible, qui favoriserait l’interactivité entre France Inter et son public.

 

 

       Marc Semo, journaliste au Monde et spécialiste de la diplomatie, répond aux questions   des internautes
      • Ensuite, les nombreux reporters qu’ils soient à l’étranger ou en France pourraient apporter une vraie plus-value à leur travail de reportage en filmant ce qu’ils ont la chance de voir, et ainsi pourraient partager au plus grand nombre la situation dont ils sont témoins, tout en faisant un teaser pour le produit « radio antenne ».
      • Enfin, Facebook Live peut être un moyen efficace de montrer l’envers du décors d’un événement dont la chaîne est partenaire. La facilité technique du dispositif (il suffit d’un smartphone et d’un micro) permet une itinérance dans les coulisses et apporte une couleur différente par rapport au traitement d’un événement à l’antenne.

Les perspectives

S’il y a peu de doute sur la capacité de Facebook Live à s’installer comme un mode privilégié de diffusion, les formes qu’ils pourront prendre dans le futur sont encore incertaines et pourraient être amenées à très vite évoluer.

De toutes les possibilités, les expérimentations sur la diffusion d’un flux vidéo à 360 degrés sont les plus prometteuses et pourraient à terme permettre une immersion totale en filmant un studio de radio.

Une autre voie possible est le déploiement de l’API Facebook Live, dont les potentialités sont infinies.

Pour la radio, on peut rêver d’un dispositif qui permette de sélectionner un internaute posant des questions pertinentes, de le faire apparaître directement dans le flux vidéo à l’aide de sa webcam, à la manière d’un « Téléphone Sonne » numérique et de le laisser poser sa question de vive voix.

La technologie est prête, elle est entre les mains de millions de gens et de médias qui vont progressivement se l’approprier. Il s’agit d’une petite révolution à l’échelle de l’histoire des médias, et Gil Scott-Heron l’avait bien deviné, concluant son poème ainsi :

La révolution ne sera pas télévisée
La révolution ne sera pas rediffusée mes frères
La révolution sera en direct.

@ColasZibaut