Festival Présences 2018 : John Zorn – The Hermetic Organ

Depuis sa création en 1991, le Festival Présences n’avait pas encore eu l’opportunité d’inviter John Zorn à se produire sur scène. C’est désormais chose faite avec cette édition 2018, où le compositeur est venu interpréter une improvisation libre en solo sur l’orgue Grenzing de l’Auditorium. Cette improvisation, titrée The Hermetic Organ, prend la forme d’un récital où le musicien s’octroie toute la liberté nécessaire pour faire sonner cet instrument monumental de manière inédite et déroutante, pour un résultat proprement inclassable.

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John Zorn

Né à New York en 1953, musicien autodidacte, John Zorn est initié depuis son plus jeune âge au répertoire classique et à la musique traditionnelle par sa mère, au jazz et à la musique country par son père. C’est en écoutant l’album For Alto d’Anthony Braxton que Zorn décide de faire du saxophone alto son premier instrument. Ses études musicales lui font également découvrir Ives, Stockhausen, Cage, etc. Il quitte prématurément le Webster College de Saint-Louis en 1974 et se rend l’année suivante à Manhattan, où il commence à donner des concerts de saxophone dans des lieux underground. Il collabore avec Henry Kaiser, Fred Frith, Sonny Clark, Tim Berne, Brill Frisell et Lee Konitz. Fondateur du Theatre of Musical Optics en 1975, mais aussi de groupes de musique hardcore (Naked City en 1988, Painkiller en 1991) et de musique klezmer (Masada en 2004, avec lequel il enregistre en 1992 l’album Kristallnacht), compositeur de musique de film ainsi que de musique savante et expérimentale, John Zorn échappe à toute classification académique et musicologique, et franchit les frontières des genres musicaux.

L’orgue Grenzing de l’Auditorium

La décision d’installer un orgue dans une salle de concert n’est pas anodine : il n’en existe que trois de ce type en France, dont celui de la Philharmonie de Paris. La présence d’un tel mastodonte instrumental dans les murs de la Maison de la Radio revêt donc un caractère exceptionnel, pleinement illustré par la programmation du Festival Présences de cette année. En effet, Thierry Escaich, compositeur et organiste mis à l’honneur pour cette édition, a fait partie du comité d’organistes en charge du suivi de l’installation de l’orgue à Radio France, et la programmation du Festival a en partie été axée autour de ce nouvel instrument.

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L’orgue Grenzing de l’Auditorium de la Maison de la Radio : 2 consoles (4 claviers de 61 notes, et un pédalier de 32 marches chacune), 87 jeux, et 5320 tuyaux, pour un total de 32 tonnes.

À l’instar de beaucoup d’instruments anciens, l’orgue a toujours bénéficié des évolutions technologiques de son époque, et a constamment évolué au cours de son histoire. De nos jours, les orgues nouvellement construits intègrent des ordinateurs pour automatiser certaines opérations complexes qu’un seul interprète ne pourrait réaliser à la main, et ces innovations constituent un nouveau terrain de jeu pour les compositeurs souhaitant renouveler le répertoire. De plus, il faut bien comprendre que chaque orgue possède ses spécificités, et son jeu personnel de sonorités. Comme l’explique Olivier Latry, membre du comité d’organistes avec Thierry Escaich : « C’est un ouvrage d’art collectif [environs 40 personnes], et chacun y met un peu de sa personnalité. C’est pour ça que chaque orgue est toujours unique, un peu comme un orchestre. »

L’improvisation à l’orgue

La pratique de l’improvisation à toujours été inscrite dans l’ADN de l’instrument, et cela s’explique historiquement, par le fait qu’une grande flexibilité était demandée aux interprètes lors de la célébration de la messe dans les églises. La durée des pièces devait rester variable et s’adapter au choix des textes sacrés, et l’on pouvait donner jusqu’à cinq offices par jour dans certains lieux de culte. Les organistes devaient donc toujours faire preuve de spontanéité et d’invention pour faire face à toutes ces contraintes. Et pour cela, l’orgue s’avère être un outil parfait : on a rapidement accès à de nombreux timbres, de nombreuses nuances, à une grande puissance, et tout cela sous les doigts (et les pieds) d’une seule personne.

The Hermetic Organ s’inscrit donc dans une tradition plusieurs fois centenaire. Ce qui est plus singulier en revanche, c’est le fait que John Zorn n’appartienne à aucune « école » organistique : il n’a pas suivi la voie classique du conservatoire pour apprendre à en jouer, et n’est pas titulaire d’un instrument dans une église. En ce sens, il se rapproche du compositeur Jean-Luc Guionnet, qui écrit ces mots à propos de son improvisation Solo d’orgue :

« (…) rentrer dans cette mécanique comme on rentre dans une façon de penser
l’orgue à mi-chemin du véhicule et de l’intelligence artificielle :
il conduit
c’est un transport en commun qui emmène : une nef, une barque, un paquebot, un batiment — un batiment dans un batiment
(…) faire sonner cet orgue là pas comme cet autre : de façon unique
trouver ce qui le rend unique (…) »

The Hermetic Organ

John Zorn est surtout connu pour son travail en groupe. De Naked City à Masada, en passant par Painkiller, on ne compte plus les nombreuses formations qu’il a dirigé et pour lesquelles il a écrit. The Hermetic Organ fait partie de son répertoire solo, et a été enregistré pour la première fois en concert en 2011 à l’Université Columbia de New-York. Il l’a rejoué depuis à plusieurs occasions, dont une fois à Paris en 2017 à la Philharmonie, lors du weekend thématique « Zorn by Zorn ».

Sur la relation qu’il entretient avec l’orgue, le compositeur explique :

« It’s like improvising with an orchestra. For me it’s really about creating moments in time, and being in the moment so that each segment from block to block, moment to moment, is compelling in some way, and capture your imagnation. »

– C’est comme si j’improvisais avec un orchestre. Il s’agit pour moi de créer des moments dans le temps, et de faire en sorte que chaque partie, chaque moment, soit captivant et stimule votre imagination.

« L’hermétisme », présent dans le titre, souligne le fait qu’un orgue reste toujours un peu mystérieux pour l’interprète, de même que pour son constructeur : la complexité de la machinerie, et les possibilités de combinaisons de sonorités sont telles qu’il est presque impossible d’en faire le tour complètement. John Zorn s’emploie ici à nous faire rentrer dans les mystères de l’instrument, et prend les libertés nécessaires pour nous faire découvrir un large panel de ces sonorités infinies. Il n’hésite pas à changer régulièrement de registre, et utilise les fonctionnalités d’automatisation pour faire ressortir le caractère insaisissable de l’instrument. John Zorn est aux commandes, mais pas complètement, l’orgue agit aussi de lui-même et nous surprend sans arrêt. On ne s’étonnera pas alors que le compositeur ait applaudi l’instrument à son entrée sur scène et à la fin de son concert, lui adressant ses louanges, et partageant avec lui la bénédiction du public.

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John Zorn applaudissant l’instrument avant de s’y installer.

Radio France vous propose ici de vous plonger dans l’enregistrement de ce concert en son binaural, pour que vous puissiez ressentir la manière dont John Zorn a fait résonner cet orgue dans l’Auditorium de la Maison de la Radio, comme si vous étiez placé en face de ses tuyaux. Bonne écoute !

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Une tête binaurale (suspendue à droite) située face aux tuyaux de l’orgue Grenzing. / Crédits : Dimitri Scapolan

par Jules Négrier

À voir, à lire, et à entendre :

Équipe Technique :

Prise de son: Dimitri Scapolan, assisté de Benoit Gaspard et Marie Lepeintre
Post-production : Adrien Roch
Chargée de réalisation : Catherine Prin Legall

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