Festival Présences 2018 : Florentin Ginot – 26 Chaises

« La musique contemporaine consiste en la recherche de quelque chose de nouveau : de nouveaux sons, de nouvelles énergies, de nouvelles sensations, d’une nouvelle manière de faire de la musique ».

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Florentin Ginot
Florentin Ginot / Crédits : Marc Ginot

Né en 1993, Florentin Ginot commence le violoncelle à l’âge de huit ans. Son intérêt se porte rapidement sur la contrebasse, notamment à cause de l’engagement corporel qu’elle exige de la part du musicien. La taille de l’instrument, la résistance des cordes, les fréquences graves sont autant d’éléments qui demandent une implication totale de l’instrumentiste, ainsi qu’un déploiement d’énergie conséquent pour faire résonner tout son corps. Membre de l’Ensemble Musikfabrik (Cologne) depuis 2015, Florentin Ginot s’est formé au CNSMD de Paris. Il se consacre au répertoire soliste, à la création contemporaine et à l’invention de formes scéniques. Il a joué avec les ensembles Modern (Francfort), Intercontemporain (Paris), l’Itinéraire, Aleph et CrossingLines (Barcelone). Il diversifie aujourd’hui ses projets autour de la création, et mène un programme d’extension du répertoire pour contrebasse solo à travers plusieurs approches. Il s’enrichit de la collaboration avec les compositeurs actuels : Helmut Lachenmann, Rebecca Saunders, Georges Aperghis, Liza Lim parmi d’autres, ainsi qu’au contact de la danse, du théâtre et du cirque contemporain en menant des projets transversaux.

La musique mixte

La musique mixte est une forme d’écriture musicale qui vise à mêler un effectif instrumental à des moyens électroniques, tels que des sons fixés sur support, du traitement en temps réel ou bien de l’amplification. En concert, le son des instruments acoustiques se mélange ainsi à celui des haut-parleurs. Cette forme prend son essor dans les années 1930, notamment grâce à la pièce Imaginary Landscape de John Cage, qui est une des premières à rassembler ces deux « univers » sonores, et elle s’est développée jusqu’à nos jours, en tirant notamment parti des progrès technologiques en informatique musicale et du traitement du signal en temps réel. Depuis John Cage, de nombreux compositeurs ont écrit des pièces mixtes, c’est un répertoire immense, et le Festival Présences a programmé cette année une dizaine d’œuvres de ce type, dont 26 Chaises qui a été diffusée en octophonie.

26 Chaises

Au départ, cette pièce est une carte blanche proposée par la contrebassiste Félicie Bazelaire à Florentin Ginot pour son espace Les 26 Chaises, situé dans le 18ème arrondissement de Paris. Le compositeur était libre de jouer de son instrument, ou de simplement faire écouter de la musique. L’idée a alors émergé de mélanger les deux, et de proposer une réflexion sur la notion de carte blanche en tant que telle. Le nom de la pièce fait donc référence au lieu où elle a été créée pour la première fois, mais d’après le compositeur, « cela évoque aussi le fait de s’asseoir avec des gens pour parler ou pour écouter, tout simplement. »

Les entretiens

« Si vous aviez carte blanche, quelle question voudriez-vous transmettre au public, et de quelle manière le feriez-vous ? »

C’est la première question qu’a posé Florentin Ginot à cinq artistes lors d’entretiens réalisés sur la place des convictions politiques sur scène et leur confrontation au public. Parmi les musiciens interrogés, quatre sont membres du célèbre ensemble Musikfabrik, dont fait également parti le compositeur. Christine Chapmann est corniste, Marco Blauww est trompettiste, Carl Rosman est clarinettiste, Melvyn Poor est tubiste. La cinquième personne à avoir été interrogée n’est autre que Joëlle Léandre, contrebassiste française de renommée internationale.

D’après le compositeur, le fait de passer ces entretiens avec des personnes de cultures différentes lui a permis d’obtenir un panel très large de réponses. En fonction des pays d’origines, ou des pratiques musicales, la considération politique n’est pas la même, certains artistes rejetant par exemple la place des convictions personnelles dans l’interprétation d’une oeuvre. Les réponses se sont également étendues au domaine de la préparation mentale avant une performance, au rapport à la scène au sens large, dépassant alors le cadre du politique. Pour Florentin Ginot, « une carte blanche était donnée aux musiciens pour s’exprimer plus généralement sur leur pratique ». Ces échanges se sont parfois étendus sur près d’une heure, et le compositeur en a sélectionné quelques extraits pour sa pièce.

Les cloches

Le deuxième élément diffusé sur haut-parleur dans 26 Chaises consiste en des sons de cloches plates enregistrées en stéréo. D’après le compositeur, « elles ont un spectre formidable, et en fonction de l’endroit où l’on frappe, on va faire ressortir la fréquence fondamentale, ou bien des partiels aigus ». Il n’y a donc pas d’ajout de l’électronique sur cette partie, ce sont de simples prises de sons qui permettent à la pièce d’avoir un tapis sonore, « un niveau zéro de la mer » comme le dit Florentin Ginot. Bien que cet élément soit assez déconnecté des entretiens, il s’agit d’un repère important pour le compositeur car il se réfère à son imaginaire personnel, lié à l’industriel, au métal, et aussi à l’Allemagne où il réside en partie. Ces cloches lui permettent également de créer des effets de battements acoustiques, et l’on retrouve à certains endroits bien précis des sons de cloches rondes qui montent et descendent.

La contrebasse

L’élément purement acoustique de cette pièce mixte, c’est la contrebasse. Florentin Ginot a choisi de juxtaposer des parties écrites et des parties plus improvisées. Les parties écrites, ce sont des extraits de sa pièce Saul, composée après le visionnage du film Le fils de Saul, se déroulant dans des camps de concentration, et qui a profondément marqué le compositeur. C’est aussi un extrait d’Arpegiatta, composé au XVIIIème siècle par Karl Friedrich Abel, qui permet à Florentin Ginot de dresser un rapport avec la musique ancienne, avec la mémoire, et son écrasement potentiel par l’industrialisation, représentée ici par les cloches. Par ailleurs, des éléments idiomatiques, tels que des harmonies ou des gestes percussifs, viennent commenter les cloches de-ci de-là. En regard des entretiens, la présence de Florentin Ginot sur scène vient aussi appuyer le thème de la carte blanche, un peu comme une mise en abyme : le compositeur présente lui-même sa carte blanche, contenant des entretiens sur ce même thème.

Lors de Présences 2018, cette oeuvre a été diffusée en octophonie après avoir été mise espace au GRM. D’après le compositeur, « l’idée était de créer des îlots de voix pour les placer dans l’espace, mais aussi de créer de légers effets de rotation et de rapprochement sur les cloches. Cette mise en espace est volontairement simple et épurée. »

Pour conclure, Florentin Ginot nous rappelle que cette pièce est toujours en construction, et que les entretiens qu’il continue de réaliser viennent peu à peu s’y ajouter. De plus, il n’est pas impossible que vous ayez l’occasion de la voir un jour en tant qu’installation sonore, en dehors d’un concert.

Par Jules Négrier

À découvrir :

Équipe Technique :

– Emmanuel Richier
– Frédéric Changenet
– Philip Merscher
– Laure Jung-Lancrey

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