Le concert immersif unique de Molécule au Printemps de Bourges

L’édition 2019 du Printemps de Bourges s’est déroulée du 16 au 21 avril dernier. Au cœur de cette semaine de concerts s’est glissée une performance toute particulière, mélangeant musique électronique et spatialisation sonore. Un projet commun entre l’artiste Molécule et Radio France.

Une expérience sonore inédite

Pas un nuage ne flotte dans le ciel bleu du Cher ce jeudi 18 mars. Cette année, le Printemps de Bourges a évité la pluie habituelle et porte bien son nom : les beaux jours arrivent. Sur une petite place de la ville, à quelques minutes du site du festival, un petit escalier mène à un lieu de spectacle dont on ne soupçonne pas l’existence. Ici, ce ne sera pas à la lumière du jour mais dans l’obscurité la plus totale que se déroulera le concert le plus innovant de la semaine.

A 20h30, la salle du Duc Jean ouvre ses portes. A l’intérieur, un brouillard dense empêche les spectateurs d’admirer la grande pièce de cet édifice bâti au XIVème siècle, un monument historique témoin de la transition entre l’époque médiévale et la Renaissance. Seule se distingue, au centre, éclairée par un impressionnant lustre, une installation de machines, synthétiseurs, boites à rythme, ordinateurs, consoles de mixage… Ce n’est pas une représentation d’une autre époque à laquelle vont assister les festivaliers, mais bien à une performance des plus modernes.

Molécule s’apprête à effectuer le premier concert de sa tournée Acousmatic 360°, accompagné de Hervé Déjardin, ingénieur son de Radio France. La particularité de cette tournée : la spatialisation sonore, réalisée en direct par Hervé tout au long du live. Le public ne le remarque sans doute pas mais, cachées dans la pénombre sont déjà réparties des enceintes qui diffuseront un son à 360°. Elles sont disposées en cercle tout autour du public et des artistes. L’objectif est simple : ne rien voir, seulement écouter… et ressentir !

Les artistes font leur entrée, le lustre s’éteint, l’immersion commence.

L’obscurité est quasi-totale. Le corps et l’esprit se laissent guider par une musique à la croisée entre ambient et techno. Aucune pollution lumineuse ne vient attirer le regard, seuls sont visibles Molécule et Hervé au centre, concentrés sur leurs machines, éclairés par quelques LED qui s’allument en rythme avec la musique. Les spectateurs sont entièrement happés par ces sonorités qui volent autour d’eux, qui se déplacent d’un point à un autre, devant, derrière, à côté d’eux. Un craquement de glace se fait entendre ici, le cri d’un marin là. La présence de son voisin ne se ressent qu’à l’instinct, et ce n’est que lorsque la pièce est illuminée par des flashs frénétiques que l’on peut voir les expressions enthousiastes des visages dans la salle.

1h de live s’est écoulée, rythmée par les cris des spectateurs, déclenchés par les mouvements inattendus des sons. La proximité physique ressentie avec Molécule et Hervé incite les passionnés de musique à aller à la rencontre du duo dès que le lustre s’allume. Ce fut une expérience inédite pour les spectateurs qui quittent la salle le sourire aux lèvres.

La technologie au service de l’expérience

Molécule est un artiste qui attache particulièrement d’importance à la pureté du son. Pour enregistrer son dernier album -22,7°, il a passé plusieurs mois au Groenland ou il s’est isolé du vacarme des villes afin de retrouver le silence de la nature. Il a enregistré les sons de l’environnement qui l’entourait, et a composé une musique intime et personnelle. Lorsqu’il rencontre Hervé Déjardin et qu’il entend parler de son spatialisé, il décèle le potentiel de cette technologie et l’intègre dans sa démarche artistique. Les concerts sont aujourd’hui souvent des shows visuels durant lesquels les artistes veulent éblouir le spectateur et marquer sa mémoire visuelle. Ici, il est question uniquement du son. Molécule veut réaliser une performance live lors de laquelle le son est au premier plan et l’ouïe est le seul sens stimulé. Un live dans le noir, où les sonorités seront guidées dans l’espace en temps réel. Les enceintes et les outils de spatialisation deviennent la technologie la plus importante de l’installation.

Hervé Déjardin travaille sur le son immersif et maitrise des logiciels de spatialisation en direct qui utilisent la technologie d’Audio Orienté Objet. Cette technologie consiste à manipuler le son à l’aide d’objets placés sur une carte virtuelle qui représente la salle de concert. Chaque sortie sonore issue des machines de Molécule prend, sur le logiciel, la forme d’un « objet », que Hervé peut déplacer dans l’espace suivant ses envies. Il peut ainsi générer des mouvements, les designer, et créer des automatismes de déplacement dans l’espace. Par exemple s’il veut que le public entende la caisse claire sur le côté droit, il place l’objet correspondant à la caisse claire sur le côté droit de sa carte virtualisée sur logiciel. S’il veut que ce même son se déplace de la droite vers la gauche, il peut déplacer cet objet d’un point à un autre en décidant de la trajectoire adoptée.

Pour cette tournée, Molécule est accompagnée par la société française L-Acoustics. Spécialisée dans la sonorisation professionnelle et haut de gamme depuis 1984. Cette entreprise a mis au point une solution de sonorisation immersive baptisée L-ISA qui a pour objectif de faire disparaître la notion de « sweet spot ». Le « sweet spot », c’est cet espace dans la salle où les spectateurs ont la meilleure place pour entendre au mieux le son amplifié. Dans une salle sonorisée de manière classique, il se situe au centre, et les personnes placés sur les côtés ont une expérience de moins bonne qualité car plus éloignés des enceintes. L-ISA permet d’étendre ce « sweet spot » à toute la salle, en utilisant une répartition plus complexe et réfléchie des enceintes. Pour ce concert plus particulièrement, ce sont les enceintes Syva qui sont utilisées. Ces enceintes ont la particularité de diffuser un son à partir d’une source colinéaire, qui en d’autres termes permet d’agrandir l’angle de diffusion sonore. 12 de ces systèmes sont déployés autour des artistes et de la foule et permettent une spatialisation des plus réalistes.

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Des nouveaux formats de contenus à développer

Ce type de concert est encore rare. Très peu de salles sont équipées, très peu de studios possèdent la technologie adéquate et il est encore difficile pour les artistes d’expérimenter le son spatialisé car il est difficile d’accès. Les acteurs du monde de la musique doivent encore apprendre à apprivoiser cette nouvelle forme de contenu que le public découvre à peine, comme toute démarche d’innovation de rupture. Malgré tout, les formats immersifs se développent dans tous les domaines : les réseaux sociaux, les jeux-vidéos, les médias, le cinéma… La technologie avance très vite et veut trouver son marché.

Ces nouvelles technologies réinventent la scénographie en plaçant le son au cœur des réflexions. L’emplacement des enceintes devient la préoccupation numéro une. C’est une nouvelle manière de voir les choses pour les artistes qui peuvent aborder leurs créations sous un autre angle.

Au-delà de la musique, les contenus en son immersifs peuvent être utilisés dans d’autres contextes. Radio France peut ainsi adapter et explorer différents types de propositions éditoriales et de création culturelle : musique, reportages, fictions, en son binaural, 5.1 … Explorer ces nouveaux formats, c’est une manière de se tenir informé de l’évolution des usages, de se maintenir au plus proche de son public et de répondre à son besoin.

Et ce besoin est sur le point d’apparaître tant les personnes ayant pu assister à ce genre de représentations sont conquises. La tournée Acousmatic 360° a vu le jour grâce à une première représentation qui aurait dû être unique. En octobre dernier, Molécule et Hervé ont effectué un premier live immersif au Rex Club à Paris. Le lieu fut aménagé exceptionnellement de la même manière que pour le Printemps de Bourges, avec la technologie L-ISA, et fut plongé dans le noir. L’expérience fut si riche, autant pour le public que pour les artistes, que le choix a été fait de prolonger ce projet commun avec Radio France et de donner naissance à Acousmatic 360.

Ce n’est pas la première exploration immersive pour Radio France. Nous pouvons évoquer la récente création de France Bleu Mayenne : imMERsif. Ce premier contenu mélangeant vidéo 360 et son 3D a, lui aussi, rencontré un franc succès auprès de ses spectateurs.

Une relation durable avec son public passe par la bonne connaissance des avancées technologiques et par le soutiens d’initiatives innovantes qui valoriseront de nouvelles formes de contenus.